Chroniques

Le Roman de Silence d’Heldris de Cornouailles

« faire en voel malle de femiele »
Le Roman de Silence d’Heldris de Cornouailles est un roman en vers composé vraisemblablement dans la seconde moitié du XIIIème siècle ; il n’est plus conservé aujourd’hui que par un seul manuscrit. Le roman conte les aventures de l’héroïne Silence qui, pour des raisons d’héritage, est éduquée, « norrie », comme un garçon. C’est pour échapper à la loi sociale selon laquelle une fille ne peut hériter du royaume, que les parents de Silence la contraignent à cacher et lui cachent sa véritable nature. Autrement dit la transgression vestimentaire permet de dévier la loi et fait du vêtement un instrument de pouvoir ou de contre-pouvoir, palliant les iniquités de la loi : « faire en voel malle de femiele » (2041) déclare le père de l’enfant à sa naissance. Le nu renvoie ainsi à la nature féminine de Silence tandis que son vêtement la désigne comme être masculin. En proie à une véritable psychomachie sur le choix de son identité, l’adolescente décide de s’enfuir déguisée en jongleur, espérant se rapprocher de sa nature féminine ; puis, elle devient l’un des plus brillants chevaliers du monde et connaît la haine amoureuse de la reine Eufème. Suivant le motif traditionnel de la femme de Putiphar, elle est accusée par la reine Eufème d’avoir tenté d’abuser d’elle. Le roi Ebain, époux d’Eufème, la soumet à une épreuve : Silence doit s’emparer de Merlin (sachant que seule une femme peut le capturer) afin de le mener à sa cour. Merlin révèle alors le secret de la nature de Silence, qui sous son vêtement et son armure cache une belle jeune fille à qui Nature va rendre tous ses attributs féminins. Cette révélation se double d’une autre : la reine, qui gardait auprès d’elle son amant déguisé en nonne, est démasquée et mise à mort ; enfin, le roi Ebain épouse Silence. On voit donc que la métaphore du vêtement, et de la nudité qui correspond à l’émergence de la vérité, file tout le roman depuis le travestissement inaugural de Silence en garçon, jusqu’au finale où elle retrouve sa beauté féminine sous les doigts de Nature qui n’a eu de cesse de combattre Norreture, c’est-à-dire l’éducation masculine de l’enfant.